TOUR D'HORIZON DANS LE PAYSAGE DU PARRAINAGE
Dans la dernière décennie du siècle précédent, le parrainage a connu, en France, une lente et discrète montée en puissance. Et puis se sont tenues, en novembre 2001, à La Rochelle, ces Assises où les Pouvoirs Publics, notamment Madame Ségolène Royal, alors ministre de la famille, ont voulu en assurer la promotion.
C'est ainsi qu'était créée une commission chargée de la rédaction d'une Charte Nationale du Parrainage. Cette commission, présidée par Madame Vergès, présidente du Tribunal pour Enfants de Créteil, a réuni des membres d'associations représentatives de la pratique du parrainage. La Charte a finalement été adoptée en septembre 2005 et avalisée par les instances ministérielles concernées. Elle définit un cadre éthique et pratique du parrainage.
En mars 2004, nous avons fondé le Comité de Parrainage en Essonne, une association visant à promouvoir le parrainage de proximité dans le département et réunissant au départ dans son conseil d'administration quatre associations de parrainage, certaines d'envergure nationale, auxquelles s'est associée l'UDAF de l'Essonne et qui s'est proposée d'héberger notre siège.
Tout récemment, la tragique actualité en Asie du sud a placé sous les feux de l'actualité d'autres formes de parrainage que celles que nous voulons promouvoir; des parrainages moins distanciés et d'inspiration plus familialiste.
Voilà pour l'histoire, pourrait-on dire ! Au demeurant, la difficulté persistante consiste à recruter des parrains. Qui désire parrainer aujourd'hui ? Qu'est-ce que ça peut bien vouloir dire ? Qu'est-ce que cela implique ?
Le parrainage chrétien faisait du compère et de la commère (ainsi se désignaient l'un l'autre le parrain et la marraine) celui et celle qui assuraient aux filleuls un lien de nature familiale à la collectivité, à la communauté des croyants -confondue ici avec "le peuple" tout entier.
Le parrainage républicain, instauré à la suite de la révolution française, restera marqué par cet idéal. Son inspiration laïque ne l'affranchit pas pour autant de sa charge familialiste. En témoigne sa référence à la fraternité citoyenne, excluant les différences, mythifiant le partage et valorisant le multiple -toutes qualités référées à la fratrie, si on veut bien en exclure le fantasme qui hante celle-ci en tant que relation : soit rivaliser, soit se gémelliser …
Débarrassé de sa connotation religieuse, le terme français de "parrainage" correspond au mot anglais mentoring, référé, lui, au nom de Mentor, l'homme auquel Ulysse confia ses enfants avant de partir !
En faisant du parrainage "un nouveau mode d'entraide" entre familles, l'Etat s'intéresse avant tout à la culture de partage éducatif qu'il veut promouvoir. Sa ligne directrice est, en effet, de promouvoir une démarche co-éducative favorisant une logique de reconnaissance de la fonction parentale plutôt qu'une logique de substitution de cette dernière, et de développer des actions associant professionnels et non professionnels.
En raison de ses difficultés d'adaptation sociale et de celles rencontrées dans l'éducation de ses deux enfants, cette mère fragile a, récemment, demandé leur accueil temporaire à l'aide sociale. Mais l'administration a maintenu leur relation avec leur marraine à laquelle ils sont très attachés depuis longtemps. Ainsi, la mère peut soit les prendre en week-end avec elle, soit s'organiser avec la marraine si elle ne se sent pas prête à les accueillir. (Association "Thalie")
Le parrainage vise à (ré)insérer les filleuls dans l'organisation sociale au sens large. Cet élément de bientraitance voudrait mobiliser des compétences relationnelles et une curiosité de l'esprit qui ne limiterait pas l'activité psychique au seul registre du "calcul" adaptatif.
"Quand j'ai connu ma petite filleule Hélène, elle était encore un bébé, marchait à quatre pattes et ne prononçait que quelques mots. C'était il y a plus de six ans. Maintenant, c'est une petite fille très éveillée, très active et très bavarde ! Elle me raconte toutes ses petites histoires d'école et de ses activités de loisir, danse, poney … Nous faisons des parties acharnées du jeu des sept familles. Après une longue interruption je m'y suis remise et cela me plaît, mais je perds toujours … Je me sens plus jeune auprès d'Hélène, c'est bien agréable d'être grande-marraine !". (Association "Grands-Parrains, Petits-Filleuls").
Il faut bien admettre que les valeurs universalistes citoyennes prônées par l'Etat dans l'exercice de ses prérogatives et responsabilités régaliennes n'englobent qu'incomplètement ce monde de la subjectivité dont on sait quel rôle majeur il joue dans la construction de l'identité et des sentiments d'appartenance des individus. Subjectivité et empathie ouvrent à la mémoire et à la créativité de chacun l'espace des relations affectives et des affinités inter-personnelles ; espace de liberté dans lequel veut s'inscrire le parrainage.
Au téléphone, une filleule qui élève seule sa fille, 4
ans, fait part à sa marraine (les adultes peuvent aussi être parrainés) des
difficultés d'endormissement présentées par celle-là. L'enfant elle-même connaît,
elle aussi, la marraine : elle y a séjourné en vacances avec sa mère quelque
temps avant le coup de fil dont il est question ici. En tous cas, toujours collée
à sa mère, comme à l'accoutumée, elle écoute la conversation -ce qu'ignore
a priori la marraine ! La marraine incite instamment la mère à exiger
de sa fille qu'elle ne dorme plus avec elle dans le même lit.
Plusieurs semaines
après, à l'occasion d'un nouveau contact téléphonique, la filleule apprendra
incidemment à sa marraine que la fillette a spontanément réintégré son lit d'enfant
le soir même de cette conversation, et qu'elle s'y endort pour la nuit …(Association
"Thalie")
Ce genre de parrainage, où l'élément tiers de la relation ainsi établie est précisément la confiance, participe des représentations de ces nouvelles formes de parentèles en réseau, celles où des contrats inter-personnels importeraient davantage que les effets d'ordre générés par une réglementation ou des stratifications généalogiques.
"Je m'appelle Karine. J'ai 17 ans. Je suis d'origine vietnamienne, arrivée seule en France sans papiers et sans parler le français. J'ai été placée en foyer ASE sous tutelle d'Etat. Depuis un an, sur ma demande, je vis chez ma marraine. […] Elle m'a beaucoup aidée pour apprendre le français et dans mon travail pour l'école. Elle me protège dans sa maison, m'a donné tout son amour et tout ce dont j'ai besoin. Je l'aime comme une mère. (Association "Un enfant, une famille")
Les parrains ou les candidats parrains doivent se dire que leur propre réticence à s'engager n'a d'égale que celle des éventuels filleuls ou de leurs familles -même si les raisons peuvent être différentes.
Oui ! Les parrains peuvent être parfois confrontés à l'opportunisme rusé ou à l'ingratitude de ceux qu'ils parrainent voire de leurs familles. Oui, celles-ci peuvent être parfois confrontées à la tentation des parrains d'empiéter sur leurs prérogatives ; réactions bien humaines, après tout …
Oui ! Il faudra expliquer, préciser, répéter, pardonner (osons le mot !) sans pour autant laisser faire, dire ou tolérer n'importe quoi …
Les associations de parrainage sont dans leur rôle pour médiatiser cette relation particulière et lui donner le temps de se construire, d'être comprise.
Je pense, par exemple, à cette réunion en association où une marraine évoquait sa perplexité, son quasi découragement devant le laconisme aboulique de sa filleule (c'était une mère célibataire) quand elle l'appelait au téléphone. D'ailleurs, c'était toujours elle, la marraine, qui appelait. Un jour qu'elle lui téléphonait encore, voilà la filleule qui reçoit une visite. Et, au grand étonnement de la marraine, elle entend sa filleule -en voix off- expliquer avec jubilation à la personne qu'elle accueille : "mais oui ! je suis au téléphone avec P… (elle appelle la marraine par son prénom), tu sais, celle qui est ma marraine, elle pense à moi, elle s'occupe de moi, etc.".
Les bonnes surprises ne sont donc jamais exclues …
Vous êtes optimiste, énergique, vous êtes tenté(e) par l'aventure d'une relation inédite, vous avez du temps à partager, vous êtes motivé(e) par un engagement affectif durable ?
Eh bien, DEVENEZ PARRAIN ! …
Yves Lormeau, président du Comité de parrainage en Essonne - septembre 2005